Michel BUTOR

Michel BUTOR a une œuvre poétique, critique et romanesque prolixe. L'ensemble compose une exploration méthodique des différents réseaux qui forment toute l'épaisseur de la culture.


C'était entre perle et brume, entre laque et miroir. Les premiers boutons perçaient à l'aisselle des feuilles; les sources retrouvaient leurs ambres, les vagues leur satin, les algues leurs palmes.

C'était entre signe et reflet, entre geste et frisson. Les lichens sur les rocs se remettaient à leurs peintures: fleurs ou nébuleuse, foules ou maëlstroms.

C'était entre mesure et misère, épaule et appel. Plumes et pollens glissaient entre les branches; les becs picoraient les airelles.

Le temps passe et presse. Les aiguilles tournent et griffent. Quelques minutes, par pitié; quelques instant de réflexion avant de prendre son élan; quelques braises pour rompre la glace.

Les hommes boivent leur café en regardant distraitement mais anxieusement les nouvelles. Les femmes boutonnent les manteaux des écoliers en grappillant quelques annonces.

C'est vrai que cela va déjà mieux. Ils parlent des projets du jour, rêvent au lendemain, écartent les soucis. C'est la vie courante.

C'était entre lame et tourbe, entre orgueil et torpeur. Les épines majeures se dressaient au long des lianes; les étangs retrouvaient leurs bulles, les nuages leurs grondements, les lys leurs étamines.

C'était entre flamme et grêle, entre écume et sang. Les pigeons poursuivaient leurs colloques sur les tuiles: mathématiques ou météorologie, rhapsodies ou sonnets.

C'était entre turbulence et patience, indignation et ruses. Les lueurs glissaient le long des outils, les étaux bloquaient les rouages.

Le jour passe et hennit. Les préoccupations tournent et s'aiguisent. Quelques gorgées, par pitié, quelques instants de méditation avant de reprendre la chaîne, quelques soupirs pour assurer la liaison.

Les hommes terminent leur verre en regardant les amuseurs avec indulgence mais agacement. Les femmes rangent la vaisselle en prévoyant le prochain menu.

C'est vrai, cela marche encore mieux. Ils parlent des progrès de la semaine, rêvent aux vacances, écartent les fantômes. C'est la vie grinçante.

C'était entre iris et pourpre, entre résonance et transparence. Les derniers rayons filaient au revers des rideaux; les forêts retrouvaient leurs craquements, les quartiers leurs échos, les cuisines leurs fumets.

C'était entre désir et lassitude, entre gangue et gong. Sur les pages les lignes poursuivaient leurs rivalités: mélodies ou discours, listes ou récits.

C'était entre résignation et acharnement, multiplications et reprises. Les réverbères s'allumaient au bord des rambardes; les orages bouclaient leurs partitions.

Le mois passe et traîne. Les comptabilités tournent et sifflent. Quelques sourires, par pitié, quelques instants de répit avant de trouver le sommeil, quelques plaisanteries pour détendre l'atmosphère.

Les hommes caressent leur chien en regardant leurs meubles avec exaspération mais fierté. Les femmes déroulent leurs cheveux en faisant tinter leurs peignes.

C'est vrai, cela répond de mieux en mieux. Ils parlent des échecs du mois, rêvent à la retraite, écartent les démons. C'est la vie plongeante

Michel BUTOR

Peinture de Lionel Caro

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