Site de Lionel Caro

Couleurs de Poésie

Joumana Haddad

Joumana HADDAD

Joumana HADDAD, « l'Insoumise de Beyrouth » déteste les étiquettes et s'ennuyer: écrivaine, poétesse, journaliste, maman, provocatrice, hyperactive... Autant de qualificatifs qui lui correspondent mais qui échouent à la définir.

En charge des pages culturelles du quotidien libanais « An-Nahar »,et aussi, elle dirige et finance sa propre revue « Jasad » (corps) , qu'elle a créée en 2008. Elle projette également d'ouvrir une maison de la poésie à Beyrouth.

Dans son dernier livre, « J'ai tué Schéhérazade », (Actes Sud), elle lutte contre le carcan imposé aux femmes par le patriarcat et les religions. Elle appelle les femmes arabes à prendre leur destin en main. Ce livre a été salué chaleureusement par toute la critique littéraire européenne (Le Monde, Libération, Corriere della Sera, The Gardian, El Tiempo, Frantfurter Allgemeine, Artpress...)

Elle a obtenu le prix du journalisme arabe en 2006. En octobre 2009, elle a été sélectionnée parmi les trente-neuf auteurs arabes de moins de 39 ans considérés comme les plus intéressants. En novembre 2009, elle a reçu le Prix international Nord-Sud de la Fondation italienne Pescarabruzzo dans la catégorie « poésie ». En 2010, elle a reçu à Montréal, le Prix de Fondation Métropolis Bleu pour la littérature arabe.

Ouvrages traduits en français :

« Le Retour de Lilith » (éd. L'inventaire, 2007) épuisé

« J'ai tué Shéhérazade, confessions d'une femme arabe en colère » (éd. Actes Sud 2010).

« Le Retour de Lilith » (Collection Babel, éd. Actes Sud, 2011)


Duetto

Duetto

Tes yeux ont tissé une lumière étrange dans mon regard...
C'est que tu as réveillé le bois et les marins du bois.
Il fait bleu. Où suis-je?
Dans mes bras. Là où ta rivière prend feu.
Et cette lune sur mon cou ?
C'est ma nuit qui veut sceller ta peau.
Commencement?
Commencements.
Et pourquoi éclos-tu les paupières closes ?
Pour mieux voir ta hâte éclabousser mon attente. Pour entendre nos lèvres décoller.
Toi et moi, vol de cris.
Toi et moi, ailes migratrices du poème.
Je serai pour toi l'oiseau et le chasseur.
Tu ne me vaincras pas : je m'offrirai à ton fusil.
Je le planterai dans ton cœur jusqu'à la conquête.
Ce n'est qu'en perdant qu'on mérite le voyage.
Comment arriver ? Tu as le corps nombreux de l'illusion.
Pourquoi arriver ? Sois la main durable des fantasmes.
Tes cuisses, portails du purgatoire des paresseux.
Mes cuisses, barreaux de la prison qui libère.
Femme j'ai soif, verse-toi.
Que tes noms t'abreuvent : ils perlent sur mes lèvres.
Je laisserai les pécheurs venir à toi.
Mais le violon reste verrouillé. Sauras-tu le déboutonner ?
j'apprendrai. Je le secouerai tel un arbre jusqu'à faire couler toutes ses musiques sur ma langue. Je le travaillerai comme l'artisan son or, comme le dépravé sa damnation.
Je l'apprendrai.
Et tu me feras tienne, brigand ?
Sans cesse et jamais.
J'aime le frisson que tu arracheras de ma gorge.
Alors viens. Le vin recule sans toi.

(Traduit par Joumana Haddad)

Duetto
Arbre bleu

Arbre bleu

Lorsque tes yeux rencontrent ma solitude
Le silence devient pont
Et le sommeil tempête
Des portes défendues s'entrouvrent
Et l'eau apprend à souffrir.

Lorsque ma solitude rencontre tes yeux
Le désir monte et se répand
Parfois marée insolente
Vague qui court sans fin
Ou sève qui se verse goutte à goutte
Sève plus ardente qu'un tourment
Commencement qui jamais ne s'accomplit.

Lorsque tes yeux et ma solitude se rencontrent
Je me donne nue comme la pluie
Généreuse telle un sein rêvé
Tendre comme la vigne qui mûrit le soleil

Multiple je me donne
Une braise dans chaque œil
Jusqu'à ce que naisse l'arbre de ton amour
Tellement haut et rebelle
Tellement rebelle et tellement mien
Flèche qui revient à l'arc
Racine où convergent mes nuages
Palmier bleu planté dans mes soupirs
Ciel montant que rien n'arrêtera.

(Traduit par Joumana Haddad)

Arbre bleu
Identité

Identité

Voilà comment je suis,
Pas le temps de la culpabilité,
Jouer avec le destin et rapide à percer.
Les promesses qui implosent trahies par négligence.

Il est inutile de me faire changer.
La certitude est une étrangère pour moi
Parce que l'amour causes de panique,
Parce que de l'imagination,
Je ne suis
Qu'ajustement
A la paresse.

Mon temps est disposé dans la dernière minute
Ou dans les retraits prématurés,
Dans un soleil qui ne suffit pas
Et une nuit qui ne finit jamais,
Par bonds impétueux entre la soif et de son extinction.

Je suis cette façon
Au silence de me rassembler,
Une terreur lente à me briser,
Au silence et la terreur de me guérir d'une mémoire méchante
Aucun espoir que la lumière me guide.
Je ne possède rien
A l'exception de mes erreurs.

Identité
Je suis une femme

Je suis une femme

Personne ne peut deviner
Ce que je dis quand je me tais,
Ce que je vois quand je ferme mes yeux,
Comment je suis emportée quand je suis emportée,
Ce que je recherche car, quand je tends les mains
Personne, personne ne sait
Quand j'ai faim, quand je prends un voyage,
Quand je marche, et quand je suis perdue.
Et personne ne sait
Que mon départ est un retour
Et que mon retour est une abstention,
Cette faiblesse est un masque
Et ma force est un masque,
Et que ce qui est à venir est une tempête.

Ils pensent qu'ils savent
Donc je les laisse penser,
Et je me trouve.

Ils m'ont mise dans une cage de telle sorte que
Ma liberté peut être un cadeau de leur part,
Et je dois les remercier et obéir.
Mais je suis libre devant eux, après eux,
Avec eux, sans eux.

Je suis libre dans ma suppression, dans ma défaite.
Ma prison est ce que je veux!
La clé de la prison peut être leur langue,
Mais leur langue est enroulée autour de mon désir de doigts,
Et mon désir qu'ils ne peuvent jamais commander.

Je suis une femme.
Ils pensent qu'ils possèdent ma liberté.
Je les laisse croire,
Et je me trouve.

(Traduit par Issa J. Boullata)

Je suis une femme
Lorsque je devins fruit

Lorsque je devins fruit

Fille et garçon je fus conçue sous l'ombre de la lune
Mais Adam fut sacrifié à ma naissance,
Immolé aux vendeurs de la nuit.
Et pour combler le vide de mon autre essence
Ma mère me baigna dans les eaux du mystère,
me plaça sur le bord de chaque montagne
et me livra au grondement des questions.
Elle me voua à l'Eve des vertiges
Et me pétrit de lumière et de ténèbres
Pour que je devienne femme centre et femme lance
Transpercée et glorieuse
Ange des plaisirs qui n'ont pas de nom.

Étrangère je grandis et personne ne moissonna mon blé.
Je dessinai ma vie sur une feuille blanche,
Pomme qu'aucun arbre n'enfanta,
Puis je l'ai fendue et j'en suis sortie
En partie vêtue de rouge et en partie de blanc.
Je ne fus pas seulement dans le temps ou en dehors de lui
Car j'ai mûri dans les deux forêts

Et je me souvins avant de naître
Que je suis une multitude de corps
Que j'ai longtemps dormi
Que j'ai longtemps vécu
Et lorsque je devins fruit
Je sus ce qui m'attendait.

J'ai prié les sorciers de prendre soin de moi
Alors ils m'emmenèrent.
J'étais
Mon rire
Doux
Ma nudité
Bleue
Et mon péché
Timide.
Je volais sur une plume d'oiseau
et devenais oreiller à l'heure du délire.
Ils couvrirent mon corps d'amulettes
Et enduisirent mon cœur du miel de la folie.
Ils gardèrent mes trésors et les voleurs de mes trésors
M'apportèrent des silences et des histoires
Et me préparèrent pour vivre sans racines.

Et depuis ce temps-là je m'en vais.
Je me réincarne dans le nuage de chaque nuit et je voyage.
Je suis la seule à me dire adieu
Et la seule à m'accueillir.
Le désir est ma voie et la tempête ma boussole
En amour je ne jette l'ancre dans aucun port.
La nuit j'abandonne la plupart de moi-même
Puis je me retrouve et m'étreins passionnément au retour.
Jumelle du flux et du reflux
De la vague et du sable du bord
De l'abstinence de la lune et de ses vices
De l'amour
Et de la mort de l'amour.

Le jour
Mon rire appartient aux autres et mon dîner secret m'appartient.
Dans la maison de mon corps prennent refuge mes états chaque soir,
Et chaque matin on me réveille de mon absence.
Ceux qui comprennent mon rythme me connaissent,
Me suivent mais ne me rejoignent pas.

(Traduit par Joumana Haddad)

Lorsque je devins fruit

Le retour de Lilith (extraits)

Je suis Lilith la déesse des deux nuits qui revient de son exil. Je suis Lilith la femme destin. Aucun mâle n'échappe à mon sort, et aucun mâle ne voudrait s'échapper.

Je suis les deux lunes Lilith. La noire n'est complétée que par la blanche, car ma pureté est l'étincelle de la débauche et mon abstinence, le début du possible. Je suis la femme-paradis qui chuta du paradis, et je suis la chute-paradis.

Je suis la vierge, visage invisible de la dévergondée, la mère-maîtresse et la femme-homme. La nuit car je suis le jour, le côté droit car je suis le côté gauche, et le Sud car je suis le Nord.

Je suis Lilith les seins blancs. Irrésistible est mon charme car mes cheveux sont noirs et longs, et de miel sont mes yeux. La légende raconte que je fus créée de la terre pour être la première femme d'Adam, mais je ne me suis pas soumise.

Je suis la femme festin et les invités au festin. Sorcière ailée de la nuit est mon surnom, et déesse de la tentation et du désir. On m'a appelée patronne du plaisir gratuit et de la masturbation, et délivrée de la condition de mère pour que je sois le destin immortel.

Je suis Lilith qui retourne du cachot de l'oubli blanc, lionne du seigneur et déesse des deux nuits. Je recueille ce qui ne peut être recueilli dans ma coupe et je le bois car je suis la prêtresse et le temple. J'épuise toutes les ivresses pour qu'on ne croie pas que je puis me désaltérer. Je me fais l'amour et me reproduis pour créer un peuple de ma lignée, puis je tue mes amants pour faire place à ceux qui ne m'ont pas encore connue.

Je reviens du cachot de l'oubli blanc pour ceux qui ne m'ont pas encore connue, pour faire place je reviens et pour qu'on ne croie pas que je puis me désaltérer, de la blancheur de l'oubli pour assiéger la vie et pour que le nombre croisse, pour tuer mes amants je reviens.

Le retour de Lilith

Je suis Lilith la femme forêt. Je n'ai pas subi d'attente souhaitable, mais j'ai subi les lions et les pures espèces de monstres. Je féconde toutes mes côtes pour construire le conte. Je rassemble les voix dans mes entrailles pour que le nombre des esclaves soit au complet. Je mange mon corps pour qu'on ne me traite pas d'affamée et je bois mon eau pour ne jamais souffrir de soif. Mes tresses sont longues pour l'hiver, et mes valises n'ont pas de plafond. Rien ne me satisfait ni me rassasie, et voilà que je reviens pour être la reine des égarés dans le monde.

Je suis la gardienne du puits et la rencontre des opposés. Les baisers sur mon corps sont les plaies de ceux qui tentèrent. De la flûte des deux cuisses monte mon chant, et de mon chant la malédiction se répand en eau sur la terre.

Je suis Lilith la lionne séductrice. Main de chaque servante, fenêtre de chaque vierge. Ange de la chute et conscience du sommeil léger. Fille de Dalila, de Marie Madeleine et des sept fées. Pas d'antidote à ma damnation. De ma luxure s'élèvent les montagnes et s'ouvrent les fleuves. Je reviens pour transpercer avec mes flots le voile de la pudeur, et pour essuyer les plaies du manque avec le parfum de la débauche.

De la flûte des deux cuisses monte mon chant
Et de ma luxure s'ouvrent les fleuves.
Comment pourrait-il ne pas y avoir de marée
A chaque fois qu'entre mes lèvres verticales brille un sourire ?
Parce que je suis la première et la dernière
La courtisane vierge
La convoitée crainte
L'adorée méprisée
Et la voilée nue,
Parce que je suis la malédiction de ce qui précède,
Le péché disparut des déserts lorsque j'abandonnai Adam.
Il erra ça et là, il brisa sa perfection.
Je le descendis sur terre et allumai pour lui la fleur du figuier.

Le retour de Lilith

Je suis Lilith le secret des doigts qui insistent. Je perce le sentier je divulgue les rêves je fends les cités du mâle par mon déluge. Je ne réunis pas deux de chaque espèce sur mon arche: Plutôt je les deviens, pour que le sexe se purifie de toute pureté.

Moi, verset de la pomme, les livres m'ont écrite même si vous ne m'avez pas lue. Le plaisir débridé l'épouse rebelle l'accomplissement de la luxure qui mène à la ruine totale. Sur la folie s'entrouvre ma chemise. Ceux qui m'écoutent méritent la mort, et ceux qui ne m'écoutent pas mourront de dépit.

Je ne suis pas la rétive ni la jument facile,
Plutôt le frémissement de la première tentation.
Je ne suis pas la rétive ni la jument facile,
Plutôt l'évanouissement du dernier regret.

Moi Lilith l'ange dévergondé. Première cavale d'Adam et corruptrice de Satan. L'imaginaire du sexe refoulé et son plus haut cri. Timide car je suis la nymphe du volcan, jalouse car la douce obsession du vice. Le premier paradis ne put me supporter. Et l'on me chassa pour que je sème la discorde sur terre, pour que je gouverne sur les couches les affaires de mes sujets.

Le retour de Lilith

Sort des connaisseurs et déesse des deux nuits. Union du sommeil et de l'éveil. Moi, le fœtus poète, en me perdant j'ai gagné ma vie. Je reviens de mon exil pour être l'épouse des sept jours et les cendres de demain. Je suis la lionne séductrice et je reviens pour couvrir les soumises de honte et pour régner sur terre. Je reviens pour guérir la côte d'Adam et libérer chaque homme de son Ève.

Je suis Lilith
Et je reviens de mon exil
Pour hériter la mort de la mère que j'ai enfantée.

(Traduit par Joumana Haddad)

Le retour de Lilith